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La force de la Tsedaka

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               Eliakim, un homme souriant de 24 ans, père d’un enfant


A cette époque, on m’appelait Eli. J’avais environ quatorze ans, j’étais un garçon plein de vie, l’aîné de ma famille. Mon père avait une petite agence immobilière qui marchait bien. Ma mère était sa secrétaire, sa remplaçante, et surtout une employée supplémentaire dans les périodes surchargées. Nous avons grandi dans une maison où il n’y avait pas d’argent en trop, mais où il y en avait suffisamment pour tout ce dont nous avions besoin.

Ma bar-mitsva est le dernier événement heureux dont je me souviens, avant que n’arrive la période de ténèbres. Celle-ci a commencé quand mon père a failli avoir un accident de voiture. Un enfant jouait au ballon sur le trottoir quand son ballon a roulé sur la chaussée. L’enfant l’a suivi en courant, en plein sous les roues de la voiture de mon père. Mon père a tourné le volant de toutes ses forces en direction du trottoir et le véhicule a heurté un arbre. L’enfant effrayé s’est enfui. Pour mon père, ce fut un traumatisme terrible. L’image de cet enfant ne le quittait pas. « Vous vous rendez compte ! J’ai failli devenir un assassin ! Il ne s’en fallait de rien ! » C’est ce qu’il répétait sans cesse après son opération de l’épaule et de la main droite. C’est ce qu’il a répété aussi plus tard à sa sortie de l’hôpital, puis après sa longue rééducation, et lorsqu’il est enfin rentré à la maison. Ce traumatisme lui a fait quelque chose… il n’était plus l’homme gentil et optimiste qu’il était autrefois. Bien entendu, il n’a pas repris le travail. Ma mère devenait folle avec lui à la maison. Un jour, elle s’est mise à crier : « Si tu ne rouvres pas l’affaire, c’est moi qui vais l’ouvrir et c’est tout ! » Et c’est ce qu’elle a fait. Ma mère a investi beaucoup d’efforts pour remettre l’affaire en marche, mais elle n’y est pas arrivée. Elle n’était pas aussi bonne vendeuse que Papa. Après un an d’efforts infructueux, elle a dû fermer l’affaire et rentrer à la maison, vaincue.

Pendant toute cette période, mon père sortait à peine de la maison. Il a refusé tout traitement psychologique. Comme au début, il était blessé physiquement, il s’est habitué à être servi. Il voulait que nous continuions à le servir même une fois guéri. Bref, en peu de temps, notre père est passé du meilleur père au monde à un père dépressif, tyrannique et surtout, désœuvré.  A part cela, nous sommes passés d’un foyer relativement aisé à un foyer réellement pauvre. Il n’y avait pas un sou. Ma mère a pris un coup dur : elle était déprimée et impuissante.

La vie est devenue très difficile. Les jeunes enfants ont grandi dans une réalité bien différente de celle d’autrefois. La maison était sale et délaissée ; personne ne les aidait à faire leurs devoirs ou leur toilette. Ma mère parait au plus pressé, sans trop entrer dans les détails, et mon père ne faisait rien du tout à part crier. Moi, je partais en classe le matin et je rentrais à midi ; le repas de midi, c’était du pain tartiné de beurre. Et le soir, j’entrais dans une salle de bain dégoûtante et je ne trouvais pas de linge de rechange dans l’armoire. Alors que j’étais auparavant vif, sociable et entreprenant, je me suis mis à plonger dans ces mêmes profondeurs qui avaient englouti mon père, ma mère et mes frères et sœurs. J’étais malheureux et aujourd’hui, dix ans plus tard, j’ai du mal à expliquer à quel point j’étais découragé. C’était terrible.yom kef

Un jour, alors que je mangeais mon pain à midi, on a frappé à la porte. Deux dames sont entrées. « Nous sommes de Koupat Ha’ir, ont-elles dit gentiment. Vous êtes aujourd’hui sur notre liste. Nous sommes venues faire votre connaissance. Comment allez-vous ? »

Mon père leur a lancé un regard absent ; ma mère s’est mise à pleurer. Moi, je leur ai dit : « Je suis prêt à vous montrer notre appartement, et à tout vous montrer, à une condition : que vous ayez ensuite dix minutes pour regarder notre album de famille ». Elles ont accepté. Je les ai amenées dans la chambre de mon père et leur ai montré les piles d’objets derrière son lit : une montagne de boites de cigarettes vides, des journaux, des bouteilles de bière. Ensuite, je leur ai montré la chambre d’enfants, avec ses lits malodorants. J’ai ouvert le cartable de ma sœur dont l’intérieur ressemblait à une poubelle. Je les ai fait entrer dans la salle de bain, pour qu’elles soient choquées en voyant la saleté. Oui, je voulais qu’elles soient effrayées : c’était ma dernière chance. J’ai renversé le panier à linge et leur ai montré des habits moisis restés au fond des semaines sans être lavés. Elles étaient sidérées, je l’ai vu sur leur visage.

Je leur ai ensuite rappelé leur promesse de regarder les albums. J’en ai posés plusieurs sur la table du salon. Dans l’album de ma bar-mitsva, nous étions tous si beaux, si soignés… D’autres photos de famille, un an plus tôt : une bonne famille, normale, comme tout le monde. « C’est ce que nous étions voici peu de temps, et ce que nous voulons redevenir. Nous avons besoin d’aide pour cela ». Je ne sais pas qui m’a mis ces mots dans la bouche. Les deux dames se sont enfermées avec ma mère dans une chambre et ont eu une longue conversation. Maman est sortie les yeux rouges. Dès le lendemain, les choses ont commencé à changer.

Koupat Ha’ir a tout d’abord fait venir une femme de ménage qui a travaillé presque une semaine pour ramener la maison à un état normal. En même temps, une dame est venue pour cuisiner avec ma mère. Des caisses de provisions ont été livrées. Des jeunes filles sont venues s’occuper de mes sœurs : elles ont vidé leurs cartables et ont repris les choses depuis le début. Les cartables, l’uniforme scolaire, les draps ont été lavés. Quand la maison ressemblait à un palais à nos yeux, quelqu’un est venu pour faire sortir Papa. Mon père avait beaucoup grossi pendant ces deux ans et pouvait à peine marcher. Cet homme a commencé à le faire marcher deux fois par jour et profitait de la promenade pour lui parler. Il l’a convaincu de venir travailler dans la reliure. Mon père avait toujours été habile de ses mains ; il était peut-être dégoûté de ne rien faire aussi. Il a accepté et a relié quelques livres chaque jour. Peu à peu, il les reliait de plus en plus vite. Maman a progressivement repris la maison en main. Pendant cette période, nous faisions chaque jour un pas de plus vers la vie. Mon père s’est mis à rire de temps à autre, et même à s’amuser avec les enfants. J’ai vu ma mère embrasser ma petite sœur, chose qu’elle n’avait pas faite depuis des mois. C’était un moment triste et joyeux à la fois.

Ma mère a rouvert l’affaire, avec un conseiller qui s’y connaissait dans les affaires. Après quelque temps, mon père est devenu son secrétaire et son remplaçant. Il n’a jamais repris la direction mais l’affaire était rentable. Nous étions redevenus une famille normale. Nous avons déménagé pour oublier ces années noires et nous avons commencé une nouvelle vie dans un autre quartier.

Koupat Ha’ir a soutenu notre famille pendant deux ans ou deux ans et demi. Mais ces années-là ont sauvé une famille entière : huit enfants et des parents qui seraient devenus fous sinon. Aujourd’hui, je suis marié et père d’un bébé très mignon. Je me rends encore plus compte à quel point Koupat Ha’ir a changé ma vie à moi aussi. Si nous étions restés comme ça, j’aurais grandi mal dans ma peau et j’aurais été marqué pour la vie.

Ceux qui ont fait des dons à Koupat Ha’ir à cette époque peuvent inscrire à leur crédit dix personnes et leurs descendants, car ils nous ont littéralement sauvés. Je voudrais le dire à chacun en particulier : quand vous donnez à Koupat Ha’ir, vous sauvez des gens d’une vie qui est pire que la mort. Je suis certain qu’il n’y a pas de plus grand mérite que cela !

 

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