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« En été ? Jamais de la vie ! Que D. en préserve ! Il ne viendrait pas à l’esprit d’emmener une famille en Amérique en été ! » La réponse sans équivoque du Gaon Rav Steinman laisse son disciple perplexe.

« En été ? Jamais de la vie ! Que D. en préserve ! Il ne viendrait pas à l’esprit d’emmener une famille en Amérique en été ! » La réponse sans équivoque du Gaon Rav Steinman laisse son disciple perplexe.
« En été, nous pensions partir pendant les vacances. Si nous faisons le voyage en hiver, il me faudra manquer quelques jours du Collel » répond-il faiblement.
« En été, c’est impossible. Cela n’est absolument pas envisageable » répète Rav Steinman.
Son disciple P. sort pensif de chez lui. Auparavant, il avait demandé à son Rav son opinion sur un voyage aux Etats-Unis pour faire obtenir à ses enfants la nationalité américaine, ce qui leur assure le droit à une somme importante chaque année, une aide pour le financement des études de ses filles au séminaire et quelques autres bénéfices. Le Rav lui avait recommandé de faire les démarches nécessaires. Personne ne sait si ce sont les rentrées supplémentaires, dont les avrékhim des Collelim en Israël ont tant besoin aujourd’hui, qui ont justifié la décision du Grand Maître, ou la possibilité de donner aux enfants une nationalité
supplémentaire, une mesure bien utile en période de danger, D. en préserve.
Quoi qu’il en soit, M. P. prépara les documents nécessaires, envoya sa demande, et traversa la longue et épuisante procédure nécessaire pour une famille entière. L’été était le moment le plus commode pour entreprendre ce voyage. En effet, l’hiver à venir devait être bien rempli d’activités diverses : la soeur de sa femme devait se marier, son fils devait passer les examens d’entrée à la yéchiva pendant Hanoucca et, peu de temps après cela, sa fille aîné atteindrait ses dix-huit ans, ce qui lui ferait perdre l’opportunité d’obtenir la nationalité américaine. Le séjour est prévu pour durer au moins deux semaines ; trouver deux semaines disponibles pendant cet hiver chargé lui semblait presque impossible.
« Et tu penses que si tu trouves tes deux semaines, le bureau des Etats-Unis te convoquera justement à ce moment-là ? lui demande sa femme en souriant. Parle-en un peu aux gens qui ont déjà fait ces démarches. Ils présentent une demande et, six
mois plus tard, ils reçoivent une date quelconque et adaptent leurs projets en fonction de cela.
Quelqu’un peut-il dire aux autorités que faire ? On vient, on fait la queue pendant quelques jours, on regrette mille fois d’être venu, et on ressort avec les papiers et l’identité américaine. C’est comme cela. Va demander à des amis et tu verras. »
Il a vu, effectivement. A priori, il est déjà trop tard. L’été est près de se terminer. Il n’a pas encore présenté de nouvelle demande et la plupart des dates de l’hiver qui suit ne lui conviennent pas.
Pourquoi traverser ce parcours épuisant ?
« Attends ! ajoute Mme P. Et nous n’avons pas encore parlé du fait de faire un si long voyage en avion avec neuf jeunes enfants. Combien de biberons vont-ils renverser sur nous en chemin ? Combien de vêtements devrons-nous essuyer après qu’ils aient vomi ? Combien de jouets seront cassés et causeront des hurlements ? Arrivés sur place, il faudra descendre d’avion avec des enfants fatigués qui ne veulent qu’une chose, c’est dormir, et arriver à un hôtel inconnu avec des lits inconfortables, et
nos enfants gâtés…
– Je t’en prie, arrête !
– Ensuite, il faudra subir l’enquête scrupuleuse des employés qui ne veulent qu’une chose, c’est que tu te trompes et sortes du bureau humilié. Dans le meilleur des cas, ils te donneront une liste de documents manquants qui te fera envoyer tous tes beaux-frères à l’appartement que nous avons laissé en désordre, pour chercher dans toutes nos armoires… En fin de compte, ils trouveront les mauvais documents et te les enverront par fax en Amérique… »
Elle a le sens de l’humour, on ne peut pas dire le contraire, mais ce n’est pas le bon moment pour plaisanter. Toute cette affaire lui semble trop lourde, trop fatigante, trop laborieuse.
– Qui dit que nous devons faire cet effort-là, cette hichtadlout ? dit-il, cherchant l’issue la plus facile.
– Il me semble que Rav Steinman t’avait dit de le faire, non ?
– Oui, c’est vrai. Il avait certes dit de commencer la procédure mais cela semble me tout à fait hypothétique, sans aucune chance de réussite.
– Peut-être devrais-tu joindre à ta lettre de demande quelques pièces pour Koupat Ha’ir ? dit-elle en cachant un sourire.
Il est tenté de répondre : « Je ne vais pas faire de don afin que le bureau en Amérique ne me donne pas de réponse et que je
sois exempt de faire ce voyage ». Mais il se retient. Il faut ce qu’il faut.
Un coup de téléphone à son frère, qui prévoit de faire exactement le même voyage, lui apprend que son frère termine en ce moment même de présenter une nouvelle demande. P. n’y a pas le choix. Il se sent pressé de tous les côtés…
Il termine de mettre tous les documents dans une enveloppe, copie scrupuleusement l’adresse et va mettre la lettre à la poste. En route, il dépose cent dollars dans une boite de tsédaka de Koupat Ha’ir. « Que ce soit pour le bien » murmure-t-il, espérant de
tout son coeur qu’il en sera ainsi. Faire le voyage ou non ? Si cela est bon pour lui, il espère que les choses s’arrangeront pour le mieux.
Sur son chemin de retour, il rencontre un ami auquel il raconte sa nouvelle tentative.
Celui-ci se met à rire : « Comment ? Tu envoies maintenant les documents nécessaires et tu veux pouvoir faire le voyage avant Hanoucca?
Dis-moi, ta grand-mère est directrice du bureau là-bas ? Qu’est-ce que tu crois ? Que tous les employés du pays se tiendront prêts à attendre la lettre de demande de Sa Majesté?
Tu penses qu’ils mettront de côté toutes les autres demandes et te ménageront les dates qui t’arrangent ? »
Il rougit un peu, avale sa salive et dit aussi calmement que possible : « J’ai fait ce que je devais faire, j’ai fait un don à Koupat Ha’ir. Ce qui arrivera, je ne le sais pas et ce n’est pas important. »
Son ami lui tape sur l’épaule et lui propose de parier 100 $ que sa fille aînée perdra la nationalité… P. ne parie pas, ce n’est pas dans ses habitudes. Il rentre chez lui lentement et tente d’oublier toute l’affaire. Jusqu’à que passent six mois et que la lettre arrive, de toute façon il sera trop tard.
Trois semaines plus tard, il reçoit une lettre. Il déchire l’enveloppe impatiemment, juste pour voir la date impossible à laquelle il est convoqué. Un instant, quel mois sommes nous maintenant ? Mais oui, il a bien lu ! Il est convoqué en Amérique dans deux semaines et demie !!!
Il entre chez lui en courant et consulte le calendrier. Le mariage est avant, les examens après, Hanoucca encore loin… C’est la meilleure date possible !
Un coup de fil rapide à son agence de voyage, et bientôt, ils commencent à faire leurs bagages et à emballer les biberons et les sacs de plastique au cas où…
« Pour une de mes amies, cela a pris quatre jours ! Pendant quatre jours, ils sont arrivés le matin au bureau et repartis l’après-midi, après des heures à faire la queue debout » lui raconte Mme P. dans l’avion.
Des paquets de lingettes sont enfoncés dans chacun de leurs sacs, des bombes de déodorant et des boites de Kleenex. Les enfants sont hypnotisés par l’avion, les sièges confortables, les lumières et les ceintures, et ils ne cherchent même pas dans les sacs pour voir ce qu’ils peuvent grignoter.
« Et bien, nous resterons debout pendant quatre jours. Que faire ? D. nous a conduits jusqu’ici, et Il continuera à nous conduire.
– Bon, d’accord. J’ai préparé un tas de choses pour occuper les enfants. Lorsqu’on est prévenu, tout est différent. »
L’hôtel est agréable, les coussins sont doux et les lits bien faits. Les enfants sombrent sans difficulté dans le monde des rêves. Incroyable!
Mais la plus grande surprise les attend le lendemain, au bureau. Ils arrivent à l’heure dite et sont accueillis gentiment par un employé prévenu de leur rendez-vous. Lorsqu’il leur demande d’attendre, la mère de famille commence à ouvrir ses sachets. Mais la directrice arrive moins d’une minute plus tard en s’excusant de les avoir fait attendre. Elle rassemble leurs documents,
jette un coup d’oeil sur les feuilles et les signe sans tarder. Ensuite, elle fait rapidement connaissance avec tous les enfants, pince la joue des petits, s’assure qu’ils étaient tous là et… leur accorde la nationalité américaine en leur offrant ses meilleurs souhaits !
« Mettez vos cartes d’identité dans votre sac à main. Ne les déposez pas dans vos bagages qui iront dans la soute. Des valises se perdent parfois, ce serait dommage. Très bien ! Soyez
 es bienvenus dans notre pays. J’ai été contente de vous connaître. Au revoir ! »
Et voilà, ils se retrouvent dehors, avec leurs cartes d’identité ! Quatre jours plus tard, ils sont de retour en Israël, un peu désorientés, se demandant s’ils avaient fait ce voyage ou non.
« Je ne comprends pas, lui dit son frère, découragé. J’ai envoyé les documents au même endroit, le jour même où tu les as envoyés, et je n’ai pas encore reçu de réponse ! Dis-moi, la directrice du bureau est donc bien la grandmère de ta femme ?
Ce n’est pas la grand-mère de ma femme, répond-il en riant. C’est la grand-mère de Koupat Ha’ir ! Ecoute-moi, va mettre cent dollars dans la boite de Koupat Ha’ir et les choses commenceront peut-être à avancer…"