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« Et n’oublie pas d’apporter le verre en or ! » Moché n’allait sûrement pas oublier. Son épouse Minda le lui rappelle malgré tout car ce verre est une partie si importante de la soirée qu’il est impossible de sortir de chez eux sans le mentionner.

« Et n’oublie pas d’apporter le verre en or ! » Moché n’allait sûrement pas oublier. Son épouse Minda le lui rappelle malgré tout car ce verre est une partie si importante de la soirée qu’il est impossible de sortir de chez eux sans le mentionner.
Deux jours plus tôt, elle l’avait astiqué avec amour, l’avait fait briller jusqu’à ce qu’il étincelle. Elle avait lu avec plaisir chacun des noms gravés sur le verre précieux : le nom de ses parents et de ceux de son mari en bas, près du pied, à l’intérieur des racines,
le nom de son mari et le sien à l’intérieur du tronc et ensuite, des branches s’étendant de toutes parts: ses chers enfants et leur époux, leurs enfants et leurs époux, et même leurs petits-enfants gravés dans de petites feuilles. Un rare travail d’artiste.
Une coupe qui valait très cher .Un gobelet en or ! Minda soupire avec satisfaction.
Certes, si on avait fait ce travail sur un verre en argent, qui coûte beaucoup moins cher, elle aurait aussi remercié ses enfants du fond du coeur en pensant qu’il ne pourrait y avoir de meilleur cadeau que celui-ci. Mais ses enfants, que D. les protège, cherchent toujours à lui faire plaisir au-delà des conventions.
« Nous avons acheté un verre en argent pour vos noces d’argent. Pour vos noces d’or, il faut une coupe en or ! » leur expliquèrent-ils lors de la soirée émouvante de leurs noces d’or, dont l’apogée fut ce cadeau spectaculaire. Une coupe en or, ce n’est pas quelque chose qu’on voit tous les jours, sûrement pas de cette taille, et sûrement pas gravée de cette façon élaborée !
La vieille dame conserve précieusement ce verre sans se lasser de le regarder et de repasser ses doigts tremblants sur les noms qui y sont gravés. Sans cesse, elle remercie intérieurement  le Créateur de l’avoir fait sortir du Bloc 4, et son mari de la forêt, pour les amener en Israël et les aider à fonder une si belle famille.
La nuit du Séder, cette coupe en or sert de verre d’Eliahou. Plus élancée que tous les verres d’argent qu’ils avaient reçus et achetés au fil des années, plus belle et plus brillante qu’eux, elle se tient fièrement dressée au milieu de la table. Tous les petits-enfants qui viennent participer au Séder lui lancent des regards étonnés. A chaque mariage de l’un de leurs petits-enfants, ils l’apportent avec eux, enveloppée dans un linge propre, et on fait les kiddouchin sur cette coupe de vin. Autrement, ils la gardent cachée au fond d’une armoire protégée contre le feu, dissimulée parmi divers objets, afin qu’aucun oeil malveillant ne la trouve.
Avant les mariages, Minda la sort de l’armoire et l’astique, puis rappelle à Moché de l’emporter.
Quelques bonnes années ont passé depuis leurs noces d’or, et à chaque mariage, on bénit le jeune couple sur cette coupe. Elle les a même accompagnés à un mariage à l’étranger, et en est revenu heureusement sans dommage.
Elle est devenue pour eux plus qu’un symbole, plus que l’expression de l’amour et du souci de leurs enfants. Elle représente davantage que de la succession des générations qui ne se sont pas éteintes avec la mort de toute leur famille pendant l’Holocauste.
Cette coupe fait partie du décor, de l’essence de leur famille.
Lorsque se termine la ‘houpa en plein air de leur petit-fils à la salle Wagshal de Bnei Brak, et que le jeune couple se retire dans la salle du yi’houd, Moché se met à chercher le verre. Tous les membres de la famille sont choqués de voir que la coupe a disparu, comme si la terre l’avait engloutie.
« Comment disparu ? demande Minda, étourdie, avant de chercher une chaise pour s’asseoir. Je ne comprends pas. Elle était à la ‘houpa ou non ?
– Elle y était, Mamie.
– On a fait les kiddouchin dessus ou pas ?
– On les a faits.
– Et celui qui a fait les kiddouchin était un homme ou le prophète Eliahou en personne ?
– C’était le Roch Yéchiva du marié !
– Alors où a-t-il posé la coupe ensuite ?
– On a fait boire la mariée, puis les parents, et après… après cela, on ne sait pas qui !
– Alors allez demander ! Ce n’est pas une épingle. On peut facilement voir où elle est ! On a terminé la ‘houpa à l’instant, à l’instant même ! Allez demander qui a bu dans la coupe et qui l’a posé quelque part ensuite ! Vite, avant qu’elle ne se perde vraiment ! »
Ils demandent, ils posent la question à tout le monde. Au lieu de s’installer à table, tous les membres de la famille sont affairés à chercher le verre en or. Les parents de la mariée entendent parler des recherches et tentent de recevoir aimablement les invités qui continuent à arriver. Seuls le grandpère et la grand-mère refusent de se consoler.
Ils suivent attentivement les recherches, les efforts, les questions posées, puis voient ceux qui font ces tentatives baisser les bras les uns après les autres. La coupe a disparu...
Les mariés sortent déjà du ‘héder yi’houd, entourés par les rondes de danseurs, et l’orchestre joue avec entrain. L’inquiétude ne disparaît pas mais, au contraire, elle s’intensifie au fur et à mesure de la soirée.
Minda refuse de participer aux danses et dissimule à peine ses larmes. Moché danse, contraint et forcé, tout en inspectant la salle des yeux. Leur coupe en or !
Des conversations fiévreuses entre ses fils et ses gendres conduisent le fils aîné à lui murmurer : « Nous avons discuté
entre nous. N’aie pas de peine, Papa. Nous vous achèterons une nouvelle coupe, exactement la même. Vous ne sentirez pas la
différence ! » Mais Moché secoue la tête.
« Sur ce verre, nous avons fait les kiddouchin de vingt-et-un de nos petits enfants. Et nous avons célébré sept Pessah. Et de toute façon, ce n’est jamais la même chose. Si elle est perdue, ce qu’elle représente est perdu aussi…
– Pourquoi dis-tu cela, Papa ? D. merci, la famille est bien vivante, les enfants aussi. Rien n’est perdu. Quant à la coupe, nous en achèter ons une nouvelle ! Ne sois pas si triste. »
Mais Moché est triste, très triste même. Il leur conseille de demander à Minda son avis et n’est pas étonné d’entendre qu’elle a réagi exactement comme lui, presque dans les mêmes mots. Cinquante sept ans de vie commune font que les gens sentent
et pensent la même chose.
Le mariage est sur le point de se terminer. Les invités quittent peu à peu la salle, l’orchestre range ses instruments. Minda s’assied de côté, coupée du monde. Moché est lui aussi assis sur une chaise, sans forces, et serre distraitement la main de ses petits-enfants qui lui disent au revoir.
« Il faut absolument faire quelque chose, murmurent leurs filles. Regardez Maman ! On ne peut pas les laisser rentrer chez eux comme cela !
– Dites-nous que faire ! On dirait que Papa a vieilli de vingt ans. Nous n’aurions pas dû acheter un cadeau pareil auxquels ils se sont tant attachés.
– Que dites-vous ? intervient la plus âgée des belles filles. A mon avis, il faut leur dire que nous appellerons demain la police. En attendant, nous commanderons chez un orfèvre un verre identique. Qu’il travaille toute la nuit ! Nous le paierons bien, comme la dernière fois ! Et lorsqu’il aura terminé, nous dirons que nous avons retrouvé la coupe.
– Tu rêves ! D’abord, Maman connaît par coeur chaque trait et chaque lettre de cette coupe. C’est un travail artisanal, et elle se rendra tout de suite compte du subterfuge. A part cela, l’artisan avait mis trois semaines à la graver. Comment pourrait-il la terminer en un jour ou deux ? »
Minda reste indifférente, sans voir les concertations ni entendre les conversations. Moché pense à elle et son coeur se brise. C’est vrai, il faut remercier D. que ce n’est qu’une perte matérielle et qu’il n’est rien arrivé de grave à personne, mais quelque
chose dans l’harmonie est absent.
Accompagnés de quelques petits-fils dynamiques, les fils fouillent chaque endroit dans les différentes salles et dans la cour, sans négliger le moindre centimètre.
Peut-être trouvera-t-on la coupe en or ?
Peut-être…
Lorsque toutes les possibilités sont épuisées, quelqu’un se rappelle soudain de Koupat Ha’ir.
« Eh ! Où avions-nous la tête jusqu’à présent ? Koupat Ha’ir est là aussi pour ce genre de situations !
Si nous retrouvons la coupe en or ce soir même, je donne la somme de… »
Il donne la somme que donne un fils inquiet du chagrin de ses parents et qui veut faire tout son possible pour les consoler…
Après sa déclaration, les membres de la famille attendent…
Les derniers invités ont quitté les lieux et la famille s’est rassemblée. Moché et Minda sont assis côte à côte, attendant le taxi qui doit les ramener chez eux.
« Pourquoi tout le monde se tait ? dit le fils qui a fait le don. Qu’est-ce qu’il se passe ? Vous oubliez qu’il existe un Créateur qui peut faire des miracles ! Vous oubliez que si la charité sauve de la mort, elle peut rapporter une coupe en or perdue ?
– Une coupe en or, vous dites ? » intervient un inconnu debout à l’entrée de la salle.
Il a entendu le discours enthousiaste du fils et son attention se porte sur les derniers mots.
– Une coupe en or ? Elle est peut-être à vous, alors ? » dit-il en leur tendant la coupe perdue.
Cela n’aurait pas pu se passer de façon aussi exacte.
A la minute près, comme une pièce répétée à l’avance…
Cet homme est sorti de la salle de mariage voisine et a traversé sans savoir pourquoi (sans savoir pourquoi !) la troisième salle qui était vide ce soirlà. Un paquet posé à un endroit bizarre attire son attention. Il jette un coup d’oeil à l’intérieur et découvre un objet précieux dont il se met à chercher le propriétaire.
Peut-être l’un des employés non-juifs s’en est emparé et l’a caché là en attendant de terminer son travail. Peut-être est-il arrivé là par d’autres moyens.
Qui sait ? Et quelle importance, d’ailleurs ? Seule la question d’un petit-fils à l’esprit vif les fait réfléchir…
« Dites-moi. Cette chose toute simple, vous n’auriez pas pu la faire tout de suite, dès que vous avez vu que la coupe avait disparu ? N’était-ce pas dommage de gâcher à Papy et Mamie le mariage ? »