Passer au contenu Passer au menu Menu daccessibilité

« Je pense que nous faisons fausse route, dit Myriam en regardant par la fenêtre de la voiture. – C’est ce que tu crois toujours, répond Avraham sans se démonter.

« Je pense que nous faisons fausse route, dit Myriam en regardant par la fenêtre de la voiture.
– C’est ce que tu crois toujours, répond Avraham sans se démonter. Autrefois, tu croyais que je me trompais. D’accord, un homme peut toujours faire erreur. Mais le GPS ? Tu n’as pas confiance non plus en les appareils électroniques ? Tu ne crois pas non plus à ta montre ?
– Tu peux te moquer de moi. Les appareils sont beaucoup moins fiables que les hommes. Ce ne sont que des puces d’ordinateur après tout, des objets de plastique ! »
Elle essaie de lire les noms des rues mais abandonne. Pourquoi ces noms sont-ils si longs ?
« Avraham, nous ne sommes pas passés par là la dernière fois. Je te dis que c’est la mauvaise route. Nous allons manquer
le vol ! »
Avraham commence à douter de lui ; quelque chose lui paraît suspect.
Sa femme aurait-elle raison, elle qui visite Zürich pour la première fois ?
Avraham connaît bien Zürich, ville dont la communauté juive soutient généreusement ses institutions en Israël.
Il a eu l’occasion de parcourir les rues de la ville plus d’une fois au cours de ses visites.
Cette fois, exceptionnellement, il est venu avec sa femme et ses deux enfants.
Leur vol décolle dans deux heures. Ils sont sortis tôt pour ne pas être pressés, mais il n’a pas pris en compte qu’ils se tromperaient de route ! L’angoisse de sa femme le gagne progressivement.
« Je t’en prie, demande le chemin à quelqu’un ! » le presse Myriam. 
Les enfants assis à l’arrière gardent le silence. Avraham jette un coup d’oeil sur les voitures qui avancent autour de lui. Il connaît quelques mots d’allemand, surtout parce que cette langue ressemble au yiddish. Il a aussi quelques mots d’anglais dans son vocabulaire, et même quelques mots de français. Généralement, cela lui suffit, mais pour une conversation en plein milieu de la route ? Il faut qu’il trouve un Juif avec lequel communiquer en yiddish ou en hébreu…

« Vas-y, demande ! » insiste Myriam, qui ne sait parler que l’hébreu. Elle n’ose pas ouvrir la fenêtre et aborder un chauffeur.
En fin de compte, Avraham ouvre la fenêtre et donne un coup de klaxon.
Comme il fallait s’y attendre, des centaines de chauffeurs étonnés tournent leur regard vers lui. Klaxonner en Suisse ? Le
conducteur le plus proche ralentit et ouvre sa fenêtre.
« Airport ? » demande Avraham.
L’homme secoue la tête. Il émet une série de longues phrases qu’Avraham ne comprend pas. Mais ses gestes montrent
qu’ils se trompent de route. L’aéroport se trouve dans le sens opposé et ils se trouvent sur l’autoroute ! Combien de temps faudra-t-il pour qu’ils puissent faire demi-tour !
Myriam ne fait aucun commentaire, se retenant d’asséner le « Je te l’avais bien dit ! » traditionnel. Avraham frappe sur les touches du GPS. L’appareil offre cette fois un nouveau parcours, montrant la route vers un quartier tout à fait différent. La course contre la montre commence.
Ils ont quitté l’appartement de leurs hôtes en laissant un petit cadeau et une gentille lettre de remerciements. De nouveaux invités se sont déjà installés à leur place. Revenir demander où dormir pour une nuit parce qu’ils ont manqué leur avion serait très gênant. A part cela, ils doivent absolument rentrer en Israël.
Non, c’est vraiment impossible, ils doivent à tout prix prendre leur avion !
Quarante-cinq minutes avant le décollage, énervés et épuisés, ils arrivent enfin à l’aéroport. Quarante-cinq minutes ! C’est trop tard ! En Suisse, le pays de l’exactitude, il est impensable qu’on les laisse passer.
L’employée au premier guichet regarde la montre et fait non de la tête. C’est trop tard.
« S’il vous plait, soyez gentille ! » s’exclame Myriam, prête à éclater en sanglots. Elle sait que l’employée ne comprend pas l’hébreu, mais un coeur comprend l’autre.
« Comment pourrons-nous rester la nuit à l’aéroport avec deux enfants ? Nous n’avons nulle part où dormir ! »
Avraham traduit tant bien que mal ses paroles en anglais. L’employée se lève et va
consulter sa responsable. La responsable sort, regarde la famille inquiète et fait non de la tête.
« S’il vous plait, s’il vous plait ! supplie Myriam. Nous ne savons pas où dormir !
Nous devons absolument prendre ce vol ! » Avraham traduit à nouveau.
« Vous avez des aires de jeu pour les enfants à la porte A et à la porte E, répond la responsable. Celle de la porte E est déjà fermée. Mais à la porte A, face aux guichets 60 à 65, il y a un endroit ouvert jusqu’à 22 heures qui convient pour les enfants et les bébés. Ensuite, vous pourrez chercher un endroit calme où coucher vos enfants, ou demander une chambre à l’hôtel devant l’aéroport. »
Myriam se met à pleurer. « S’il vous plait, aidez-vous à prendre ce vol, je vous en prie ! ».
La responsable les regarde puis se rend au bureau du directeur. Ils peuvent voir la conversation de loin : le directeur ne veut rien entendre mais la responsable le supplie. Il l’envoie chez son supérieur, le surveillant. Avraham, Myriam et leurs deux enfants collés à eux attirent les regards.
Le surveillant sort de son bureau.
« Je regrette, je ne vois aucune possibilité, dit-il. Il est trop tard. Nous pourrons vous faire monter sur le prochain avion qui décolle demain. Le vol d’aujourd’hui partira sans vous. »
Myriam sait bien que ce n’est pas une tragédie, mais elle ne peut s’empêcher de fondre en larmes. Les enfants se mettent à pleurer eux aussi en voyant leur mère pleurer. Myriam se sent ridicule. Trois personnes pleurent à l’aéroport comme si un accident venait d’arriver. Elle sait que bientôt, elle aura honte d’elle-même et ne voudra jamais revenir à cet endroit.
Mais pour l’instant, elle n’arrive pas à surmonter la frustration, la fatigue, l’espoir brisé, et la crainte de la nuit à l’aéroport.
Ils ont manqué le vol… c’est une chose qui peut arriver à tout le monde, et qui arrive souvent, d’ailleurs. Avraham a un peu honte mais la peine de sa femme le pousse à faire quelque chose.
« Tu sais ce que nous allons faire ? ditil à Myriam. Nous allons faire un don à Koupat Ha’ir. Essaie de demander encore une fois. Si c’est pour notre bien, cela marchera. Et sinon, nous saurons que c’est ce qui devait arriver. »
Il y a si peu de chances, 37 minutes avant le décollage ! C’est perdu d’avance. Mais cela réconfortera peut-être Myriam, ce qui n’est pas rien. Il sort un billet et annonce fièrement : « Si nous montons dans cet avion, cette somme sera pour Koupat Ha’ir ! ».
Myriam se redresse, essuie ses larmes et retourne au guichet.
« Vous êtes prête à essayer une dernière fois ? » demande-t-elle. Toute la scène s’est passée ici, tout le monde a tout vu.
Avraham traduit. L’employée ne sait que répondre.
« Nous avons demandé au plus haut responsable, vous l’avez vu. Que voulez-vous d’autre ?
– Encore un essai » répond Avraham, encouragé par le don à Koupat Ha’ir.
Le surveillant sort une deuxième fois, pressé, occupé. Quels voyageurs entêtés !
« Vous voulez voir l’avion décoller sans vous ? Allez-y ! Prenez vos paquets et commencez la course. Vous n’y arriverez pas, c’est sûr. »
En hébreu, Avraham dit à sa femme : « C’est un miracle » quand l’employée fait passer leurs valises. « Normalement, il n’aurait pas dû accepter. Nous n’avons qu’une demi-heure jusqu’au décollage ».
Alors que leurs valises disparaissent sur le tapis roulant, ils courent vers le premier bureau de contrôle. Les Suisses ont le temps : une longue queue se dessine à chaque point de contrôle. Après avoir passé quatre points de contrôle, ils courent vers le train qui conduit aux avions. Une déception les attend : le car-navette qui passe toutes les cinq minutes roule à l’instant devant eux sans s’arrêter… Ils doivent attendre cinq minutes maintenant, alors que chaque seconde est cruciale ! Il ne reste pas même
un quart d’heure jusqu’au décollage.
« Vingt minutes avant le départ, ils ferment les portes ! » murmure Myriam.
Elle sait d’avance ce qu’elle ressentira lorsqu’elle se retrouvera devant la porte et verra l’avion s’envoler gracieusement dans les airs. Mais au moins, ils sauront qu’ils ont fait tous les efforts possibles.
Quand un nouveau car arrive, ils montent précipitamment, puis s’arrêtent devant le couloir et y pénètrent en courant.
Il reste six minutes ! La porte de l’avion est déjà presque fermée, il ne reste qu’un petit entrebâillement. Ils n’ont pas encore verrouillé la porte !
L’hôtesse ouvre la porte et les laisse entrer. Ils se précipitent à l’intérieur et s’effondrent sur leurs sièges, tandis que les autres passagers les regardent comme s’ils étaient des extraterrestres.
Cinq minutes avant le décollage ! Même les enfants du Président de la République suisse n’auraient pas bénéficié d’un tel privilège. Les règles de sécurité passent avant tout.
C’est qu’ils ne sont pas les enfants du président de la république suisse…mais les enfants bienaimés du Maître du monde. Ils ont fait un don à Koupat Ha’ir et bénéficient d’un privilège exclusif.
Six minutes avant le décollage, on leur a ouvert les portes de l’avion. Incroyable, mais vrai.