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« Qu’est-ce qu’il se passe pour l’immeuble, Jacques ? » Cette fois, Chantal lance la question avec une impatience non dissimulée. Combien de fois peut-on rappeler la même chose ?

« Qu’est-ce qu’il se passe pour l’immeuble, Jacques ? »
Cette fois, Chantal lance la question avec une impatience non dissimulée. Combien de fois peut-on rappeler la même chose ? Combien de fois peut- on insister ? Au fur et à mesure des démarches entreprises, les moments d’énervement n’ont pas manqué. Mais tout cela n’a servi à rien. Cela fait plus d’un an que Jacques dit : « J’ai des clients qui sont intéressés d’acheter l’immeuble mais ils demandent des autorisations que je n’ai pas encore ». Et la vente est repoussée sans fin. Ils ont besoin d’argent, l’immeuble est vide en attendant de passer aux mains des acheteurs qui ont déjà signé un accord de vente et entretemps… rien n’avance.
« Et si, au lieu de parler, tu commençais à faire quelque chose ? dit Jacques, agacé. Va voir le classeur bleu sur mon bureau. Il contient un million de documents. Je te le dis, un million ! Et je n’ai pas encore tout ce qu’il faut.
– Mais pourtant, tu arrives d’habitude à faire aboutir les choses en un tournemain ! C’est seulement quand il s’agit de cette affaire que… Regarde. Prends une journée pour te consacrer à cette tâche, fais ce qu’il faut et règle ce dossier une fois pour toutes. Combien de temps la vente d’un immeuble peut-elle traîner, quand même ?
– J’ai pris bien plus d’une journée pour cela, tu le sais. J’ai déjà ‘fait ce qu’il faut’. Et chaque fois que je pensais avoir terminé, cinquante nouvelles complications ont jailli. C’est comme les grenouilles de la plaie d’Egypte. Tu donnes à l’une un coup fatal et au lieu de mourir, des tas de nouvelles grenouilles jaillissent à sa place.
C’est impensable, ce qui se passe. La législation française dans ces choses-là est incroyablement sévère et butée. Je ne comprends pas comment ils peuvent mettre tant d’obstacles sur la route des propriétaires. »
Chantal hausse les épaules. Des documents, des documents, des documents. Des milliers d’immeubles sont vendus chaque jour en France et des milliers d’autres sont mis en vente. C’est justement leur malheureux immeuble à eux qui doit être retenu ? C’est justement lui qui doit souffrir de tous les embarras de la législation française ?
« Cinq cent mille dollars, ce n’est rien pour toi ?
– Et mon travail, ce n’est rien pour toi ? Il faut que je sacrifie toutes mes heures au bureau pour pouvoir vendre cet immeuble ? »
Sans le dire, elle pensait que si elle s’en occupait, les choses se passeraient autrement.
Mais Chantal aussi finit par lever les bras. Aucun acheteur sérieux et intelligent n’achèterait un immeuble dépourvu de toutes
les autorisations du cadastre en règle. Mais ces autorisations gouvernementales ne sont pas accordées à un immeuble qui a changé, serait-ce à peine, des plans d’origine. Même de très légères modifications intérieures empêchent l’obtention des permis.
Or dans l’immeuble que Chantal avait reçu en héritage de ses parents, de nombreux changements avaient été effectués. Dans cette maison de quatre étages, les locataires avaient exécuté des travaux divers au fil des années pour adapter leur appartement à leurs besoins.
A présent, il s’avérait que ramener l’immeuble à sa forme première représentait une affaire terriblement compliquée.
Au début, Jacques pensait que des travaux de maquillage suffiraient. Il les a fait réaliser rapidement et a demandé le permis au cadastre. Le permis ne lui a pas été accordé, et il a même reçu en retour une remarque désapprobatrice.
Jacques a loué les services d’un entrepreneur pour faire des travaux de démolition et de maçonnerie selon des plans précis. Il ne pensait pas que le réseau électrique devrait lui aussi correspondre à ces changements. Sa deuxième demande a été refusée elle aussi. Ensuite, il a employé un spécialiste en la rénovation d’appartements en vue d’obtenir les permis au cadastre et a suivi
toutes ses instructions à la lettre. C’est alors qu’il s’est rendu compte qu’il se trouvait encore au début d’un long parcours.
Les permis d’électricité, de gaz, d’installation de chauffage, des différents experts, d’architecte, l’attestation de la mairie de règlement des impôts locaux, les permis de construire et…. Chaque jour, on leur faisait part de nouvelles exigences.
« Je ne suis pas capable de venir à bout de tout cela. Tu veux essayer ? »
Oui, Chantal voulait essayer. Ces démarches à n’en plus finir lui restaient coincées en travers de la gorge. Chaque jour, Jacques disait que très bientôt, l’immeuble obtiendrait toutes les autorisations et qu’ils pourraient le vendre à très bon prix. D’autre part,
chaque jour qui passait dégradait la situation. Or il fallait faire attention. Si la rumeur courait que l’immeuble était « problématique », personne ne voudrait plus l’acheter.
Armée de beaucoup de patience, Chantal s’est mise à la tâche en oubliant toutes ses autres occupations. Des bureaux de la mairie aux bureaux du gouvernement, du conseiller immobilier à l’avocat… Partout, on lui donnait de bons espoirs et des promesses, partout on la faisait signer sur d’innombrables documents à l’utilité incertaine.
Elle a réuni les papiers, attaché des trombones aux documents, introduit les feuilles dans des chemises transparentes et les chemises dans des dossiers… Mais elle aussi a senti qu’elle allait bientôt se noyer dans une mer de paperasses.
« J’ai bien fait avancer les choses, a-t-elle annoncé, épuisée, à Jacques un beau matin. Nous avons fait des pas gigantesques, tu t’en rends bien compte toi-même. Mais je suis fatiguée. Je n’ai plus la force ni la patience pour tout cela. A présent, c’est
à toi de jouer. »
Jacques a dû reprendre le dossier. Les pourparlers ont repris. Il s’est à nouveau retrouvé dans les bureaux d’employés indolents
et a fait la queue devant des guichets bondés. Il a perdu des journées de travail supplémentairespour n’obtenir que des déceptions. Chaque fois qu’il recevait un document nécessaire, on veillait à l’informer de nouvelles réglementations, à lui montrer plusieurs alinéas qu’il n’avait pas encore vus et à lui demander d’autres signatures et cachets officiels.
« Je n’en peux plus ! Je deviens fou ! Cela n’en finira jamais, jamais ! Mes affaires battent de l’aile, j’ai dépensé une énergie sans limite et on vient de me donner aujourd’hui une liste de documents supplémentaires à apporter… Je n’ai pas l’intention de le faire. Je ne veux pas les fournir. Un point, c’est tout ! Ne compte plus sur moi !
– Mais cela nous rapportera 500,000 dollars !
– Cela nous rapportera… Cela ne nous rapportera rien du tout, oui ! Ce n’est qu’un mirage. Pense que nous ne possédons pas d’immeuble, et voilà !
– Il n’y a aucune possibilité ?
– Si, mais le chemin est long. Je l’ai assez parcouru, j’en ai assez. »
Chantal s’est tue, essayant d’absorber cette amère déception. Jacques n’a rien ajouté. Lui aussi aurait voulu voir l’immeuble déjà vendu, lui aussi aurait bien voulu toucher ces revenus. Mais que pouvait- il faire de plus ? D’après les voies naturelles, il avait fait tout ce qui était possible.
D’après les voies naturelles…
Ces mots ont résonné dans sa tête, ont bourdonné autour de lui comme des abeilles et lui ont fait sentir un parfum enivrant de nectar. D’après les voies naturelles, il avait tout essayé, mais il existe une voie qui dépasse la nature.
Le découragement de sa femme lui a fait de la peine.
« Regarde, Chantal. Si les choses s’arrangent rapidement, je donnerai le maasser à Koupat Ha’ir. Peut-être que les besoins des pauvres de Koupat Ha’ir changeront le cours des choses en Haut et que D. écoutera notre prière. Nous n’avons semble-t-il pas le mérite nécessaire mais peut- être que les nécessiteux, eux, le méritent.
– Le maasser à Koupat Ha’ir. Cela veut dire que…
– Cela veut dire 50,000 $. C’est une belle somme, non ?
– Je peux leur téléphoner et leur dire notre décision, pour qu’ils fassent un effort pour nous ?
– Tu crois qu’ils ont un bureau au Ciel, et qu’ils tireront les ficelles de là-haut ? Ce n’est pas comme cela que ça marche !
– Je voulais dire qu’ils inscrivent notre nom sur les listes qu’ils remettent aux Rabbanim. Ils prieront pour nous au Kotel ou ailleurs, là où il faut. C’est cela que je voulais dire.
– Tu peux téléphoner, si tu veux. Si cela te rassure… Moi, je pense que le mérite de la tsédaka suffit, mais tu peux faire ce que tu veux.
– D’accord, je vais téléphoner. On verra ce qu’ils pourront  faire. »
Chantal n’a pas eu le temps de téléphoner. Moins de 24 heures plus tard, l’autorisation tant attendue est arrivée. Sans les derniers documents qui n’avaient pas encore été signés ! Ils n’en croyaient pas leurs yeux. Une grande enveloppe brune, un coup à la porte, une signature au bon endroit sur la feuille du facteur, et tous les permis étaient entre leurs mains. Vingt-quatre heures !
« Si j’avais su, s’exclame Jacques. Si seulement j’avais su ! Pourquoi ai-je parcouru cette course d’obstacles ? Pourquoi ? J’aurais pu promettre ce don dès la première minute, et éviter des centaines d’heures perdues en tracasseries bureaucratiques. Pourquoi ai-je été si bête ?
– Pour que tu puisses mesurer l’ampleur du miracle, répond Chantal, transportée de joie et d’émotion. Si nous n’avions pas traversé ce que nous avons traversé, comment aurions-nous compris à quel point cela est miraculeux ? Nous aurions cru qu’il n’y a rien de plus simple que cela.
Maintenant, après ce chemin interminable dont nous n’avons pas réussi à atteindre le bout, nous comprenons de quel raccourci extraordinaire D. nous a gratifiés ! »