Passer au contenu Passer au menu Menu daccessibilité

3.900 $ dans un porte-monnaie violet

« Moché, toi qui est tellement distrait… Donne moi l’argent. Il vaut mieux que ce soit moi qui le garde. » Naomi regarde autour d’elle et sent l’angoisse l’étouffer progressivement. Dans quelques minutes, ils doivent monter pour embarquer.

« Moché, toi qui est tellement distrait… Donne moi l’argent. Il vaut mieux que ce soit moi qui le garde. »
Naomi regarde autour d’elle et sent l’angoisse l’étouffer progressivement. Dans quelques minutes, ils doivent monter pour embarquer. Le décollage est prévu pour 1 heure du matin. Dans une heure, ils survoleront déjà la mer. Son coeur se serre. Ils seront absents du pays pendant une semaine, en tout et pour tout, mais le vol aller retour, et le séjour dans un pays étranger, et les soins qu’elle doit subir… Elle aurait bien voulu être déjà de retour.
« Alors, Moché… donne-moi l’argent ! Tu te rappelles ce qui s’est passé avec le chèque que tu as reçu de Chlomo, et avec le porte-monnaie que tu as emporté à la mer. Et… »
Moché préférerait se boucher les oreilles. Il sait très bien que rien n’est vraiment en sécurité dans les mains de Naomi. Il est peut-être distrait mais elle… Il n’a pas de mots pour définir cela… mais il sait que l’argent, il vaut mieux qu’il reste dans sa poche à lui que dans ses mains à elle.
« Moché ! »
Avec un soupir, il sort le porte-monnaie qui contient les quatre mille dollars qu’ils ont prévus pour ce voyage. Ils auront besoin d’argent là-bas, de beaucoup d’argent. Leur situation n’est pas… disons, pas très brillante, et pour lui, 4,000 $ représentent une fortune. Sans ajouter un mot, il lui tend le porte-monnaie avec un regard triste de séparation. A l’insu de sa femme, il a laissé un billet de 100 $ dans sa poche, au cas où…
La queue avance lentement. La fouille dans les sacs à main la met mal à l’aise. Quelques minutes plus tard, tout cela est terminé. Ils s’adossent sur les sièges et tentent de se détendre. Il sort un petit volume de Michnayot et se met à étudier à voix basse. Où qu’on soit, au-dessus des nuages ou au dessous, D. est avec nous, les Michnayot sont avec nous. C’est cela qui est important.
Alors qu’il chantonne les mots de la souguiya, un cri se fait entendre à côté de lui.
« Moché ! L’argent ! » L’argent a disparu...
Moché dissimule un profond soupir. Il avait senti que cela allait arriver ! Pourquoi s’est-il laissé aller à lui donner le porte monnaie ? Pourquoi?
Qu’allaient-ils faire à présent dans un pays étranger sans un sou en poche ?
Sa femme fouille dans ses bagages à main puis se baisse pour observer chaque centimètre du sol de l’avion. Pas la moindre trace de l’argent. Il tapote ses poches, bien qu’il se souvienne clairement en avoir sorti le porte-monnaie. Il secoue le siège, renverse la poubelle, rien ! Les passagers assis à côté d’eux se lèvent eux aussi pour chercher. Le malheureux couple ne sait pas ce qui est préférable : que tout le monde cherche et que celui qui trouve l’argent le glisse en cachette dans sa poche, ou qu’on ne trouve pas l’argent du tout…
« Mais il était sur nous lorsque nous sommes montés dans l’avion ! Comment a-t-il pu disparaître? Comment ? »
Comment…
Entretemps, les passagers se préparent à l’atterrissage. Moché et Naomi attachent leur ceinture. L’avion atterrit, les passagers quittent les lieux sauf eux, qui restent sur place. Ils se mettent à quatre pattes, vont vérifier dans les toilettes et dans le coin réservé aux hôtesses de l’air. Rien.
« Nous n’avons pas de quoi nous rendre chez nos hôtes » dit Naomi en pleurant. Comme un magicien sort un lapin de son chapeau, il tire 100$ de sa poche.
« Je l’avais mis de côté chez moi au cas où l’argent  se perdrait » dit-il en veillant à ce que sa voix ne trahisse pas un ton accusateur.
Ils arrivent à leur logement et, honteux, racontent à leurs hôtes ce qui est arrivé à leur argent. Ils reçoivent sur-le-champ un prêt généreux de 4,000 $, duquel ils rendent les premiers 100 $. Moché retient de force les mots qui vont s’échapper de ses lèvres. Son moral est au plus bas.
Leur semaine de séjour passe lentement. Toutes les choses que Naomie avait eu envie d’acheter ont perdu leur attrait. Acheter avec de l’argent emprunté, qu’on ne sait pas comment on va rembourser, ce n’est pas agréable. Pas agréable du tout. Les soins médicaux se passent comme prévu et avec une joie mêlée, ils rentrent en Israël. Les voilà revenus à l’aéroport de Lod.
« L’argent est peut-être tombé avant que nous soyons montés dans l’avion? demande soudain Naomi.
– C’est possible. Viens, essayons d’interroger la police de sécurité. »
Ils s’approchent de l’agent. « Est-ce que quelqu’un a trouvé ici 4,000$ il y a six jours ? »
Il les regarde de côté. Qui sont ces deux personnes-là qui perdent 4,000 $ et ne viennent pas poser cette question élémentaire pendant six jours ?
En le voyant hésiter, ils sont pris d’espoir. Peut-être… Peut-être ?
« Non, on ne m’a pas remis une somme pareille » répond-il sèchement.
Après avoir retenu leur respiration, la frustration est encore plus grande.
Une minute plus tôt, ils ne pensaient pas qu’il y avait la moindre chance et à présent, ils sentent qu’on vient de leur donner un coup.
« On a peut-être remis cette somme à votre supérieur ? » Il hausse les épaules. Ils attendent sa réponse sans
oser se regarder. Ils savent bien que la réponse sera négative.
Effectivement, elle est négative. « Ce n’est plus la peine d’essayer, déclare Naomi. Il faut lever les bras. Il n’y a plus rien à faire selon les voies naturelles. 400 $ à Koupat Ha’ir ! Si les pauvres ont besoin d’argent, peut-être que le Ciel aura pitié d’eux… et nous en obtiendrons le bénéfice. »
Moché accepte. Il a l’intention de continuer à chercher à l’aéroport, de regarder à droite à gauche, de demander aux employés. C’est lui qui devra rendre l’argent, lui ! Mais Naomi a décidé de cesser le combat.
« Il ne sert à rien de chercher. Je rentre à la maison» dit-elle. « Nous avons fait ce qu’il fallait. Si le Créateur veut nous rendre cet argent, Il sait où nous trouver. »
Elle lui dit au-revoir et disparaît. Dix minutes après son départ, la lumière se fait dans l’esprit de Moché.
« Dis-moi, Naomi, crie-t-il dans son portable. Où es-tu allée faire des achats avant notre embarquement ? »
Sans s’emballer, elle donne le nom du magasin et ajoute : « Et l’argent n’est pas resté là-bas, tu peux en être sûr. »
Il peut en être sûr ? Il n’est même plus sûr qu’il s’appelle Moché ! Il est sur le point de perdre la tête et de ne plus savoir le nom de personne, pas même le sien. Il cherche le magasin et le trouve.
Un vendeur souriant est debout, le dos face à la caisse. « Dites-moi, s’il vous plaît » dit Moché d’une voix d’outre-tombe. « Vous n’avez pas trouvé ici un porte-monnaie violet contenant 4000$ il y a quelques jours ? »
Le visage du vendeur change d’expression, ses yeux roulent dans leurs orbites et il ouvre la bouche. Il regarde à droite et à gauche, puis pousse Moché dehors.
« Oui, j’ai trouvé l’argent, murmure-t-il une fois qu’ils ont trouvé un coin tranquille. Mais dans ce magasin, tout le monde vole. C’est une bande de voleurs. Je ne les supporte pas, eux et leurs vols… Je suis honnête moi, je n’ai jamais pris un sou qui n’était pas à moi. Dans l’argent volé, il y a la malédiction, je vous le dis ».
Moché ne s’intéresse pas aux croyances et aux idées du vendeur.
« J’ai trouvé cet argent et je l’ai caché… Je vais vous montrer tout de suite où. Il n’y manque pas un seul dollar. »
Une pierre immense est enlevée du coeur du pauvre Moché.
« Mais dites-moi ! ajoute le vendeur en regardant Moché droit dans les yeux. Comment cela se fait-il que vous vous soyez adressé justement à moi ? Qui vous a dit que je serais là aujourd’hui ? »
Moché hausse les épaules. Personne ne lui a rien dit. Le vendeur a du mal à le croire.
« Ecoutez-moi, mon ami. Cela fait dix ans que je travaille ici. Je travaille de minuit à cinq heures et demie du matin. Depuis dix ans, je n’ai pas mis les pieds ici à d’autres heures que celles-là…
Aujourd’hui, pour la première fois, je suis venu hors de mes heures de travail. Je suis venu pour prendre un papier à envoyer aux impôts. Je n’avais pas même l’intention de rester dix minutes. Comment êtes-vous tombé ici justement maintenant ? »
Moché ne le sait pas. Comment le saurait-il ? Voilà cinq minutes, il ne savait même pas que ce magasin existait, ni que ce vendeur existait.
Le vendeur marche devant lui et entre d’un pas naturel au magasin, suivi de Moché. Dans un immense pot de fleurs posé près du comptoir, parmi les pierres, apparaît un porte-monnaie violet que Moché connaît bien. Moché le tire discrètement, le met dans sa poche, et ressort du magasin. Le vendeur sort derrière lui.
Moché compte les billets. 4000 $ moins 100.
Le vendeur le regarde et ses yeux brillent de larmes.
« D. vous aime, je vois, dit-il simplement. Il n’y a pas d’autre explication. Si vous étiez arrivé dix minutes plus tôt, ou dix minutes plus tard, personne n’aurait rien su. Et si quelqu’un avait su, vous auriez pu dire au-revoir à votre argent.
C’est la première fois depuis dix ans que je suis là à cette heure-ci. Allez leur demander si vous n’y croyez pas. »
« J’y crois ». Moché tape sur l’épaule du vendeur en signe de reconnaissance. « Je crois en D., et je crois en la force de la tsédaka à Koupat Ha’ir. »