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« Avraham ! » La mère élève presque la voix pour le gronder mais quelque chose la retient. Avraham a vraiment l’air mal en point. « Qu’est-ce que tu as, Avraham ? »

« Avraham ! » La mère élève presque la voix pour le gronder mais quelque chose la retient. Avraham a vraiment l’air mal en point.
« Qu’est-ce que tu as, Avraham ? » Elle lui pose la main sur le front. Il n’a pas de fièvre mais son teint est d’une pâleur inquiétante.
« Tu te sens bien ? » Avraham secoue la tête.
« Tu as mal quelque part ? » Avraham secoue à nouveau la tête de droite à gauche.
La maman s’assoit sur son lit. « Et cette nuit, tu te sentais bien ? »
Seuls ses yeux bougent. A droite et à gauche.
« Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ? »
Soudain, les yeux de l’enfant se remplissent de larmes. La mère s’affole en voyant les signes d’épuisement qui se révèlent sur son visage. Elle se prépare à sortir et à prendre un taxi pour l’emmener au centre médical.
Cependant, le temps qu’elle trouve ses papiers et sa carte magnétique d’assurance médicale, Avraham semble s’être remis. Il s’est assis sur le lit et paraît tout à fait comme d’habitude.
« Qu’est-ce que tu avais tout à l’heure » s’étonne-t-elle en poussant un soupir de soulagement.
« Je ne sais pas, répond-il. Je n’avais même pas la force de parler ou de tourner la tête, mais c’est passé. »
Sa mère l’a gardé à la maison ce jour-là. Elle avait beaucoup de travail en ces jours précédant Yom Kippour.
Les sorties au centre médical ne faisaient pas partie de sa liste de choses à faire.
Le soir, Avraham se sentit mal de nouveau. Il ne voulut pas manger et se coucha tout habillé. Sa mère posa une main inquiète sur son front, se promettant d’aller le lendemain chez le médecin à tout prix.
Le lendemain, la maman avait un emploi du temps très chargé.
« Nous ferons un don à Koupat Ha’ir et c’est tout » dit le père lorsqu’il apprit la situation. Il envoya Avraham déposer lui-même le don dans la boîte de Koupat Ha’ir à la station d’autobus et il semblait que l’incident était oublié.
Le jour de Kippour, Avraham s’est senti très mal. Il s’est mis à pleurer de faiblesse et de douleur non localisée.
Sa mère se fit d’amers reproches de ne pas l’avoir amené chez le docteur la semaine précédente. Dès l’issue du jeûne, ils se rendirent au centre de soins d’urgence, où on l’examina attentivement.
« On dirait une grippe ordinaire, dit le médecin. Il n’y a aucun signe inquiétant. La gorge est un peu rouge. Vérifiez qu’il ne développe pas une angine ».
La mère d’Avraham fut soulagée mais pas tout à fait rassurée. Un jour passa, sans changement pour l’enfant.
« Je veux aller voir son pédiatre » dit la mère à son père. Les décorations pour la souka attendront. La santé passe avant ».
Le pédiatre l’examina et fit la grimace. « Il y a quelque chose qui ne me plaît pas mais je ne sais pas la définir.
C’est peut-être une simple grippe, peut-être qu’il couve quelque chose… Revenez demain, je veux le voir encore une fois. »
L’après-midi, Avraham était bien malade. Ces quelques jours entre Yom Kippour et Soukot étaient très chargés et Avraham étant un enfant calme et facile, il n’a pas voulu déranger ses parents. Il était d’ailleurs lui-même troublé : était-il malade ? Par moments, il se sentait très bien, à d’autres il se sentait épuisé. La veille de Soukot, on décida de l’emmener encore une fois chez le médecin. « Je veux qu’il le voie avant la fête, dit la mère. On ne joue pas avec la santé. »
Cette fois, le pédiatre était nettement contrarié. « Je veux que vous alliez à l’hôpital, au centre Schneider, dit-il. L’enfant ne semble pas en bonne santé, et cela fait trop longtemps. Je veux être sûr que nous ne perdons pas de temps alors qu’il couve quelque chose de mauvais ».
Le père prit peur. « C’est la veille de Soukot ! s’écria-til. Comment aller à l’hôpital ? Comment ma femme se débrouillera-t-elle toute seule avec les préparations de la fête, la souka et les enfants ? Même s’il
n’a rien, les services hospitaliers ne le laisseront pas sortir si vite. Pourquoi toutes ces souffrances ? » Il décida intérieurement d’offrir un don supplémentaire à Koupat Ha’ir.
Le médecin accepta ses arguments. Il remplit une feuille entière de demande d’examens et jeta un coup d’oeil à sa montre. 
« Courez au laboratoire du centre médical et faites-lui faire les examens de sang que voici. Nous saurons comme cela où nous en sommes.
Quoi qu’il en soit, si vous arrivez après la fermeture, allez à l’hôpital. »
Ils rentrèrent chez eux contents, car ils avaient eu le temps de faire les prises de sang.
Le lendemain soir, à l’issue de la fête, ils firent leurs bagages et partirent vers le sud du pays où habitaient leurs grands-parents, pour une visite d’un jour. Ils avaient à peine posé leurs valises que leur portable sonna.
« Bonsoir, c’est Docteur Katz ». Le père d’Avraham fronça les sourcils.
« Je voudrais que vous passiez au cabinet prendre une lettre pour l’hôpital. »
Le père d’Avraham éclata presque de rire. Son fils se sentait si bien et ils étaient si loin de la ville…
Le médecin refusa de l’écouter. « Venez immédiatement. Même si vous étiez à l’autre bout du pays, cela ne changerait rien. Rentrez, prenez la lettre et allez au Centre Hospitalier Schneider. Cette nuit même.
– Mais pourquoi ? Nous venons à l’instant d’arriver. Pourquoi ne pas attendre demain matin ?
– Cela risque d’être trop tard. Je suis désolé de vous le dire mais vous ne semblez pas comprendre la situation.
Avez-vous entendu parler de la leucémie ? »
La chambre se mit à virevolter devant les yeux du père. Il se raccrocha à une chaise et ne posa plus de questions. Si les grands-parents entendaient cela, ils s’évanouiraient.
« Je comprends... Je comprends. Nous arrivons tout de suite. »
Sa femme devint livide.
La route du retour fut très pénible. Avraham était assis près de la fenêtre, regardant à travers, s’efforçant de faire croire qu’il ne comprenait rien. Pourtant, il n’était pas sot et il comprit très bien qu’on ne prenait pas un taxi pour revenir chez soi deux minutes après être arrivés sans raison majeure. Sa mère récita des Téhillim pendant tout le chemin et, bien qu’elle essayât de cacher ses larmes, il les vit parfaitement.
Son père éprouvait une douleur presque physique, comme une poigne qui lui serrait le coeur. Cette sensation était si forte qu’il fit la seule chose qui pouvait être utile : il sortit son portable et tapa le numéro de Koupat Ha’ir pour faire un don.
Au fur et à mesure que les villes défilaient sur la route, la peur le tenaillait. Bien qu’un quart d’heure seulement ait passé depuis son coup de téléphone, il fit un don supplémentaire et parvint à respirer encore quelques minutes de façon normale. Pratiquement tous les quart d’heure, il téléphonait à nouveau, se déchargeant ainsi de son fardeau d’inquiétude.
Devant la porte du cabinet du pédiatre, qui était resté sur place pour les attendre, le père fit une pause et téléphona à Koupat Ha’ir.
« Je ne parviens pas à m’expliquer cette impulsion irrésistible, dit-il plus tard. Je sentais que je ne pouvais pas entrer. Mes jambes tremblaient et il fallait que je sois fort pour ma femme et mon fils. Je n’arrivais même pas à respirer. Ce don m’a donné le sentiment que j’étais lié au Créateur, que les Portes célestes s’ouvraient pour moi. Il fallait que je le sente à intervalles réguliers ».
Le visage très grave, le pédiatre lui tendit la feuille des résultats et il n’était pas nécessaire d’être très expert pour voir que tous les chiffres dansaient sur les diagrammes.
Dr Katz regarda l’enfant avec pitié. « Allez à Schneider, conseilla-t-il. Je suppose qu’ils referont tous les examens. De toutes
façons, vous serez en de bonnes mains. »
Dès qu’il eut quitté l’immeuble, le père téléphona à Koupat Ha’ir. A l’hôpital, ils se dirigèrent vers les urgences et le médecin lut la lettre du pédiatre.
« Montrez-moi les résultats des examens, s’il vous plaît » demanda-t-il.
Le père d’Avraham lui tendit la feuille, cette main impitoyable lui serrant à nouveau le coeur au risque de l’étouffer. Le médecin parcourut la feuille des yeux puis fit signe à un collègue de s’approcher. Avraham perçut le regard qu’échangèrent les deux médecins.
« Venez, entrez dans cette pièce un instant » dit le premier médecin. Il leur expliqua qu’ils allaient faire maintenant une série d’examens initiaux afin d’obtenir une image claire de la situation. « Nous pensons qu’il n’y a pas beaucoup de doute quant à son
état mais telles sont les règles. Est-ce que Dr Katz vous a fait part de son appréhension ? »
Ils hochèrent la tête, le père brisé, la mère aux yeux rouges et un enfant de dix ans qui comprenait parfaitement ses propos.
« As-tu quelque chose à dire avant que nous commencions ? » demande le médecin à Avraham en lui caressant la joue.
« Oui, murmura-t-il. Papa, fais encore un don à Koupat Ha’ir ! »