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« Viens, partons, David, dit Hanna. Il est vrai que la route ne prend que deux heures et que chabbat ne commence que dans cinq heures. Mais je voudrais que nous arrivions tôt, que nous ayons le temps de nous organiser et même de nous reposer un peu.

« Viens, partons, David, dit Hanna. Il est vrai que la route ne prend que deux heures et que chabbat ne commence que dans cinq heures. Mais je voudrais que nous arrivions tôt, que nous ayons le temps de nous organiser et même de nous reposer un peu. Pourquoi attendre ? »
David ne voyait aucune raison de prendre la route si tôt et de rester ensuite à ne rien faire chez leurs hôtes. En outre, ceux-ci ne sont peut-être pas encore prêts ! Il déteste être l’invité qui arrive au beau milieu du nettoyage et qui reste planté là où il ne faut pas. Il vaut mieux arriver un peu trop tard qu’un peu trop tôt.
« Mais David, et chabbat ! La veille de chabbat, on ne part pas en voyage à la dernière minute ! »
Il sourit : « Tu sais, mes amis en Israël m’ont raconté que chaque vendredi, une voiture passe dans les rues de la ville. Le haut-parleur rappelle aux habitants qu’il ne faut pas quitter la ville moins de deux heures avant l’entrée du chabbat. C’est incroyable,
non ? »
Elle a du mal à sourire ; les histoires sur ce qui se passe en Israël le vendredi ne l’intéressent pas outre mesure à présent. Elle voudrait être déjà arrivée chez ses hôtes dans la ville voisine. Elle ressent un malaise indéfinissable, comme une angoisse
sourde. David la regarde de côté, étonné. Généralement, Hanna est patiente. Que signifie cette tension soudaine ? Le voyage ne prend que deux heures et ils ont cinq heures devant eux. Pourquoi est-elle si nerveuse ?
La réponse, il la reçoit sur la route…
Un bouchon interminable se dessine devant eux. A perte de vue, la file de voitures avance comme une rangée de fourmis. Un demi-tour de roues, un tour. Jamais plus d’un tour en une fois. Hanna se mord les lèvres.
« Heureusement que tu as insisté que nous partions tôt, commente David avec honnêteté. Le bouchon le plus lent finit toujours par se terminer et nous avons cinq heures devant nous. Mieux vaut utiliser notre temps utilement car nous n’arriverons pas tout de suite. Tu voudrais dormir?
Tu voudrais boire quelque chose ? »
Non, elle ne veut ni dormir ni boire. Elle voudrait en avoir fini avec ce voyage. Qui sait quand ce bouchon disparaîtra ? Elle tente de freiner ses pensées pessimistes.
David met la musique en marche et laisse les sons harmonieux calmer leurs nerfs à vif.
« David ? Il me semble qu’il vaut mieux renoncer à cette invitation. Viens, retournons à la maison. J’ai encore le temps de préparer ce qu’il faut pour chabbat. Rentrons, il vaut mieux que nous passions chabbat chez nous. »
Qu’arrive-t-il à Hanna ? Pourquoi est-elle si nerveuse? Cela ne lui ressemble pas du tout. Et alors s’ils sont un peu en retard ? Ils arriveront deux heures avant chabbat au lieu de trois ; de toute façon, leur aide n’est pas nécessaire pour les préparations
du chabbat.
Le bouchon n’avance pas, pas du tout. Cela commence à déplaire à David. Au début, il s’était calé sur son siège et avait laissé ses pensées vagabonder. A présent, lui aussi est impatient et inquiet. Il serait prêt à accepter la proposition de sa femme mais un regard à l’extérieur le ramène à la réalité: il n’y a aucune possibilité de faire marche arrière.
« Je vais bientôt me mettre à pleurer, pense Hanna, paniquée. Je vais pleurer comme un bébé. Je sens les larmes arriver. Oh ! Que faire ? »
Le bouchon ne bouge pas mais le temps, lui, avance très vite.
« Je n’ai jamais transgressé chabbat, sanglote Hanna. Est-ce que nous devrons le faire aujourd’hui ?
Il est impossible de rester un chabbat entier sur le bas-côté de la route ! C’est trop dangereux !
Mais est-il possible de rouler pendant chabbat ? Je ne peux pas ! Non, je ne peux pas !
– Nous avons encore une heure et demie jusqu’à chabbat, Hanna !
– Une heure et demie ! Quand nous sommes partis, nous avions cinq heures. Trois heures et demie sont déjà passées et il nous reste une heure et demie.
La route est encore longue. Qu’allons-nous faire si c’est l’heure de chabbat et que nous sommes encore bloqués ici ? »
David se rend bien compte lui aussi qu’ils sont dans une situation risquée.
« As-tu une idée ?
– Aucune. Mais je pleure, je pleure parce que c’est ce qu’il faut faire. Il faut pleurer devant D. et supplier qu’il nous tire de ce mauvais pas et nous évite de profaner le chabbat ! »
David se rend compte qu’elle a raison. Pleurer devant D. et chercher des mérites... Soudain, la lumière se fait en son esprit. Koupat Ha’ir ! Comment n’y a-t-il pensé plus tôt ? La seule chose qu’ils peuvent faire pour sauver la situation. Koupat Ha’ir…
La mitsva de tsédaka, les sommes intégralement versées aux pauvres, les recommandations des Grands Maîtres de notre génération. Tous les avantages en une fois. Avant les fêtes, Hanna fait régulièrement des dons à Koupat Ha’ir et lit avec
 ntérêt les histoires racontées dans les bulletins. A présent, le moment est venu.
« Tu veux qu’on donne 18 euros ? » demande-t-elle à David. Il hoche la tête. Oui, 18, c’est la valeur numérique de חי , vivant. « Puisse D. nous donner la vie et nous sauver de la profanation du chabbat. » Il frissonne.
« Prenons 18 euros dès maintenant et mettons-les de côté, propose-t-elle. Ce sera comme un don concret. Et prions… »
Il sort l’argent de son portefeuille et le met de côté. Ensuite, ils lèvent les yeux vers D.
Le bouchon n’avance pas mais quelque chose s’ouvre en leur coeur. Le fait d’avoir accompli tout ce qu’ils pouvaient leur apporte un sentiment de sérénité bienfaisant. Ils ne savent pas encore comment le miracle arrivera, mais ils ont confiance en D. et en la force de la tsédaka.
« En moins d’un quart d’heure ! raconte Hanna à la secrétaire de Koupat Ha’ir à l’issue du chabbat. En moins d’un quart d’heure, le bouchon avait littéralement fondu ! La route s’est ouverte brusquement et nous sommes tous sortis de ce bourbier.
Les chauffeurs ont filé comme si on les avait sortis d’une cage. Nous avons foncé vers la maison de nos hôtes et nous sommes arrivés avant l’allumage des bougies. Je n’ai jamais vécu un chabbat aussi gai.
– Vous voulez transmettre des noms pour la bénédiction des Rabbanim ? demande la téléphoniste.
– Non, je veux seulement payer ma dette. Je n’ai jamais été tellement contente de rembourser une dette. Croyez-moi, je n’ai jamais éprouvé une joie pareille. Lorsque nous sommes arrivés à destination et que je me suis approchée pour allumer les bougies, je me suis rendu compte à quel point la peur m’avait étreint pendant les dernières heures. Je me suis mise à pleurer. C’était tellement prodigieux, ce bouchon qui a disparu en quelques minutes ! Généralement, cela prend des heures
pour qu’un engorgement pareil se dégage. Mais là, c’est comme si des anges étaient descendus pour
nous frayer un chemin ».
En fait, ce n’est pas « comme si », c’est vraiment ce qu’il s’est passé!