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La tranquillite ou les souffrances....

Le médecin les mesure de son regard : un jeune père, une femme plus jeune encore, un bébé. Et à un moment si difficile… « Il faudrait mieux que vous disiez à votre femme de rentrer chez elle pour s’occuper du bébé

Le médecin les mesure de son regard : un jeune père, une femme plus jeune encore, un bébé. Et à
un moment si difficile… « Il faudrait mieux que vous disiez à votre femme de rentrer chez elle pour s’occuper du bébé. Y a-t-il
quelqu’un d’autre qui pourrait vous accompagner ?
Le jeune homme le regarde, affolé. Le visage du médecin ne révèle rien, mais ses mots en disent long.
– Pourquoi pensez-vous que quelqu’un doit m’accompagner ?
– Parce que vous devez aller de suite à l’hôpital, et que j’imagine que d’ici une heure ou deux, vous serez déjà dans la salle d’opération. »
Ils le regardent, les yeux écarquillés.
« C’est une question de vie ou de mort, madame. Vous
comprenez ? Il doit absolument aller à l’hôpital, en urgence. Vous ne voyez pas ses douleurs ? Il arrive à peine à les supporter. »
C’était vrai. Après douze heures de douleurs terribles, presque intolérables, Mordekhaï pouvait à peine respirer. Il serrait les dents pour ne pas pousser de cris. Mais une opération ? Comment cette chose leur tombait tout d’un coup sur la
tête ? Dans quelques heures, Yom Kippour allait commencer, et qu’allaient-ils devenir ? Hier, des douleurs incompréhensibles ont commencé et ils espéraient qu’elles partiraient aussi brusquement qu’ils étaient arrivés. Et maintenant, le médecin parlait d’opération !
Entretemps, le docteur tape le nécessaire à l’ordinateur et son imprimante projette toute une série de feuilles.                            « Quel hôpital préférez-vous ? demande-t-il ». Le jeune couple se regarde. A vingt deux, vingt-trois ans, ils ne savent pas répondre à des questions importantes telles que l’hôpital à choisir.
« Bon, vous déciderez plus tard. Je vous donne les documents adressés aux deux hôpitaux qui entrent en ligne de compte. Si vous voulez y aller en taxi et pas en ambulance, n’attendez pas trop longtemps.
Décidez et allez-y. Encore une chose : il ne faut rien manger, ni solide ni liquide, pour pouvoir entrer tout de suite en salle d’opération ».
Il n’est pas même capable de penser à boire ou à manger. Qui peut manger alors qu’il se tord de douleur ?
Paniquée, Esther téléphone à sa mère et sa soeur vient en courant chercher le bébé. Rav Hanania Tchollak, le célèbre conseiller médical qui aide bénévolement des milliers de malades, leur répond dès la première sonnerie du téléphone. Il écoute leur compte-rendu de la situation et leur dit à quel hôpital se rendre. Mordekhaï entre avec difficulté dans un taxi et se rend avec sa femme à l’hôpital.
Le temps passe… Dans la plupart des foyers, les gens prennent déjà le dernier repas avant le jeûne tandis qu’eux sont en route vers l’hôpital…
Une hospitalisation pendant Yom Kippour, une opération pendant Yom Kippour : ils n’arrivent pasà avaler la pilule. Mordekhaï baisse la tête et laisse ses larmes couler. Les douleurs, l’effort pour se contrôler, la crainte qui lui serre le coeur,l’impuissance… tout cela ensemble l’inonde par vagues salées… Sa femme se mord les lèvres et fait un effort surhumain pour ne pas se mettre à pleurer elle aussi.
« Je pourrais vous emprunter votre portable une seconde ? » demande Mordekhaï au chauffeur. Ce dernier lui tend l’appareil sans un mot. Ce n’est pas tous les jours qu’il prend dans son véhicule un jeune couple dont le mari pleure sans arrêt.
Qui sait quel malheur s’est abattu sur eux?
Mordekhaï compose le numéro de Koupat Ha’ir. Sa femme l’entend citer son numéro de carte bancaire et se demande comment il réussit à se rappeler de tous ces chiffres.
« S’il vous plaît, je voudrais qu’on transmette mon nom à Rabbi ‘Haïm Kaniewsky, dit-il en pleurant. Qu’il prie pour moi tout de suite. N’attendez pas les prières pour tous les donateurs, plus tard dans l’après-midi ».
Il rend le portable au chauffeur sans ajouter un mot.
« Gmar ‘hatima tova, dit le chauffeur en regardant avec pitié le jeune homme en larmes. D. peut tout faire ! D. est grand, n’oubliez pas ! »
Secoué par les sanglots, Mordekhaï ne peut pas répondre. Sa femme compte les pièces et paie la course.
La salle des urgences est pleine de monde. Tant de gens attendent ! Quelle foule ! Il n’y a aucune chance de passer avant la fête. Impossible !
« De toute façon, il faut une opération… dit Mordekhaï qui lit ses pensées. Tu as entendu ce que notre médecin a dit. C’est un très bon docteur.»
Dès que son mari parvient à prendre place sur un fauteuil, elle s’effondre sur une chaise. Ses gémissements ne lui échappent pas. Qu’est-ce que cette douleur ? Comment un homme en bonne santé peut-il être soudain pris de douleurs aussi fortes ? La queue avance lentement alors que les aiguilles de la montre filent sans s’arrêter.
Mordekhaï n’a pas le droit de manger ; sa femme est incapable d’avaler quoi que ce soit. Mais bientôt, le jeûne va commencer. Que vont-ils devenir ? Leurs parents sont fous d’inquiétude mais ne peuvent rien faire de loin. Et qui peut quitter son domicile
à un moment pareil ?
Un docteur d’un certain âge qui passe par là leur indique le chemin vers le service. « Il y a tellement
de monde ici… Allez là-bas. Il y a un médecin. Cela ira plus vite. Vous êtes religieux, c’est dommage d’attendre. »
Ils boitent jusqu’à l’endroit qu’il leur a indiqué. Sérieux et attentif, le médecin du service procède à une série d’examens. Ils ont l’impression d’être en de bonnes mains, D. merci. Un docteur vif d’esprit, rapide, qui connaît bien son métier.
« Non ! Pas d’opération ! affirme-t-il. C’est une infection très forte et c’est pour cela que les douleurs sont si violentes, mais ce n’est pas plus que cela. Un bon antibiotique, par voie orale, pourquoi pas. Pas besoin d’intraveineuse. Il me semble que vous pouvez rentrer chez vous. »
Le médecin se lève et prépare lui-même un lit à Mordekhaï, pour qu’il puisse se reposer en attendant que ses papiers de sortie soient prêts.
A cette heure tardive avant Yom Kippour, pas une infirmière en vue. Le couple se sent mieux dès qu’il a entendu qu’il pouvait rentrer chez lui. Il n’a pas saisi qu’un problème sérieux se dresse encore devant eux.
Les papiers en main, ils avancent lentement vers la sortie. Il ne reste que quarante minutes avant l’allumage des lumières. Les rues sont vides. La station de taxi est déserte. Mordekhaï peut à peine marcher. Comment pourrait-il rentrer chez lui à pied ?
« Nous avons fait un don à Koupat Ha’ir, grognet- il. On dirait que Rabbi ‘Haïm Kaniewsky a déjà prié pour moi. Tu vois que nous sommes sortis de l’hôpital par miracle. C’était vraiment imprévu. D. nous a aidés jusqu’à présent et Il nous aidera certainement encore.
– Fais encore un don à Koupat Ha’ir, dit sa femme.
– Qui sait si le bureau est encore ouvert ? répond
Mordekhaï.
Il compose le numéro… et ils répondent ! Les téléphonistes restent sur place jusqu’à quelques minutes avant l’allumage.
« Je donne encore 180 chékels pour que nous puissions rentrer rapidement à Bnei Brak. »
Les mots sont encore dans sa bouche qu’une ambulance privée s’arrête près d’eux.
« Vous pouvez nous amener chez nous ? demande Mordekhaï, plein d’espoir.
Le chauffeur hoche la tête.
« Combien cela coûtera ?
– Le prix d’une ambulance, 560 chékels (environ 110
euros). Je ne suis pas un taxi ! »
Ils sont pris de court : le prix est très élevé. Ils n’ont pas cette somme sur eux, ni chez eux. Que faire? Aller frapper aux portes de leurs voisins pour demander un prêt quelques minutes avant Yom Kippour ? Et comment rendre une telle somme ensuite ? D’un autre côté, transgresser le jour saint? Que doivent-ils faire, que doivent-ils choisir?
Soudain, un homme non religieux s’approche d’eux, l’air fâché.
« J’ai entendu ce que ce chauffeur d’ambulance vous a répondu. Comment ? Il ne peut pas prendre
des passagers pour une fois sans leur faire payer le prix exorbitant d’une ambulance ? Vous n’avez pas besoin de tous ses appareils ! Venez avec moi, je vais vous emmener gratuitement. Mais faites vite, c’est bientôt Yom Kippour. »
Ils le regardent interloqués. Qui est-il ? D’où vient-il?
Comment a-t-il entendu leur conversation avec le chauffeur ?
Mordekhaï se traîne jusque dans la voiture et sa femme monte à l’arrière. « J’habite à Ramat-Gan, c’est juste un petit détour » dit l’homme en voyant leur soupir de soulagement. Ce n’est vraiment rien pour moi. Je n’ai pas pu supporter la rapacité de ce
chauffeur ! »
Ils arrivent chez eux quelques minutes avant l’allumage, mais ont le temps de vite manger quelque chose avant le jeûne. Pleurer, ils ont déjà pleuré autant qu’ils le pouvaient. Aller à la synagogue, Mordekhaï n’en est pas capable de toute façon.
A l’issue de Yom Kippour, lorsqu’ils sont un peu remis de leurs émotions, ils se mettent à penser à cet inconnu qui a surgi soudain de nulle part.
Rav ‘Haïm Kaniewsky a semble-t-il bien prié pour eux… Et la force de la tsédaka a fait monter sa
prière tout en haut. Sinon, comment comprendre une chose pareille ?